COP22: Les enjeux de Marrakech

Après avoir analysé l’actualité des enjeux environnementaux depuis la COP21, plongeons nous dans cette COP22 qui se déroule à Marrakech du 7 ou 18 Novembre. Pour faciliter la lecture de cet article, les mots techniques liés à la CCNUCC (premier mot technique) sont définis à l’aide de petits renvois comme celui-ci[i].

L’organisation de la COP22

La COP[ii] a pris place à Bab Ighli à proximité du quartier touristique de la Medina. Comme à Paris, une zone verte est ouverte au public sur inscription préliminaire. Des ONG et des entreprises y exposent leurs activités liées au climat et des conférences sont organisées tout au long de chaque journée.

Une zone bleue est réservée aux délégations et aux négociateurs. Un espace presse permet de suivre toutes les conférences de presse et de travailler loin du brouhaha constant qui règne sur les lieux.

La présidence de la COP est assurée par le ministre marocain des affaires étrangères et de la coopération, Salaheddine Mezouar qui remplace donc Ségolène Royal qui avait, elle-même, pris le relai de Laurent Fabius après Paris.

A Marrakech, le gouvernement marocain a fait tous les efforts possibles pour verdir la ville. Les grands sites religieux et touristiques sont passés aux énergies renouvelables. L’ensemble des routes et trottoirs ont été détruits et reconstruits en 4 mois. Des lampadaires solaires éclairent les rues, des vélos en libre-service et 20 nouveaux bus électriques permettent de se déplacer.

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L’histoire des négociations climatiques jusqu’à aujourd’hui

Lors du sommet de la Terre en 1992, le monde a reconnu l’importance du changement climatique en adoptant la CCNUCC. Les COP ont débuté en 1994 avec l’entrée en vigueur de la CCNUCC. Lors de la COP3 en 1997, le protocole de Kyoto[iii] fut signé avant d’entrer en vigueur, à son tour, en 2005 jusqu’en 2020.

En 2009, la COP15 de Copenhague devait accoucher d’un nouvel accord permettant de prendre le relai du protocole de Kyoto. Ces négociations furent un échec. Les différentes parties se sont mis d’accord uniquement que sur la nécessité de limiter le réchauffement climatique à 2 degrés Celsius : seuil à partir duquel les prévisions du GIEC[iv] indiquent que le système climatique mondial peut s’emballer et nous conduire au pire.

Depuis les COP suivantes à Durban (Afrique du Sud), Doha (Qatar), Varsovie (Pologne) et Lima (Pérou) ont servi à ne pas reproduire les erreurs commises à Copenhague et à préparer la signature d’un accord universel (signé par tous les pays) à Paris. Le mécanisme de négociations a, dès lors, changé. Avant, les négociateurs tentaient de se mettre d’accord avant d’étudier la faisabilité des propositions de la COP à l’échelle nationale. Cette méthode était appelée Top Down. Beaucoup de délégations bloquaient alors les négociations car elles savaient pertinemment que les recommandations des Nations Unies (Top) ne seraient pas applicables dans leur pays (Down). Aujourd’hui, l’ensemble des pays (Bottom) soumettent aux Nations Unies (Up) un document appelé INDC[v] qui décrit leurs engagements et leurs attentes en matière de changement climatique. C’est sur la base de la compilation de toutes les INDC que se font les négociations. Cette méthode est dite Bottom Up.

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Photo : Adoption de l’Accord de Paris, Décembre 2015

J’avais déjà écrit un article conclusion de la COP21 pour présenter le bilan et les objectifs de l’Accord de Paris. Vous pouvez le trouver ici mais l’essentiel se trouve ci-dessous :

  • Cool :Les états reconnaissent la menace du changement climatique ;
  • Cool :Les états s’accordent sur un objectif de limiter le changement climatique « Bien en dessous de 2°C en visant 1,5°C ». Ici, on a choisi l’option intermédiaire entre 1,5°C et 2°C. Mais c’est déjà une avancée considérable étant donné que l’objectif de 1,5°C était complètement inespéré avant Paris ;
  • Cool :Les états reconnaissent la possibilité de pertes et dommages liés au changement climatique ;
  • Cool :Les pays s’engagent à revoir leurs engagements (toujours à la hausse) tous les 5 ans ;
  • Cool :La somme de 100 milliards d’euros du fond vert est un plancher qui pourra être réévalué au plus tard en 2025
  • Pas cool :la date de la première révision (2025) est trop lointaine pour rester sur une trajectoire de 2°C
  • Pas Cool :Aucune indication de la reconnaissance des états vis-à-vis de la nécessité de mettre en place un prix du carbone. Cette notion apparait seulement dans un paragraphe concernant les acteurs non étatiques. Ici, les pays pétroliers ont su faire pencher la balance.

 Dans l’article d’hier, j’ai essayé d’expliquer comment il se pourrait que l’objectif de 1,5 degré soit déjà hors d’atteinte et pourquoi ce n’était pas du tout une bonne nouvelle. Quoi qu’il en soit, l’Accord de Paris a signé une sacrée avancée positive dans l’histoire des négociations climatiques car c’est le premier accord qui concerne et implique tous les pays. Lors de la cérémonie d’ouverture, la présidente de la COP21 Ségolène Royal a annoncé que 100 pays avaient déjà ratifié l’Accord de Paris exhortant les 97 parties restantes à le faire d’ici la fin de la COP22. En fait, depuis le 4 Novembre, l’Accord de Paris est rentré en vigueur.

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Les enjeux de la COP22 à Marrakech

Aujourd’hui, l’accord de Paris et la compilation des INDC nous mènent à un monde à +3,5 degrés où l’existence de l’humanité sur une bonne partie de la planète est grandement menacée (voir l’article d’hier).

Tout l’enjeu des COP qui vont suivre, à commencer par la COP22 à Marrakech, est de renforcer l’Accord de Paris pour que l’ambition des discours : « Il faut limiter le changement climatique à 2 degrés Celsius et viser 1,5 degré en espérant avoir du bol » se transforme en une trajectoire crédible au regard de la science et permette l’émergence d’actions concrètes en faveur de l’atténuation (baisser les émissions de gaz à effet de serre) et de l’adaptation (changer nos modes de vie pour faire face aux conséquences du changement climatique qui sont déjà là).

Enjeu 1 : Une baisse mondiale des émissions de gaz à effet de serre d’ici à 2050

Pour se placer sur une trajectoire à 2 degrés maximum de réchauffement d’ici à 2100, les émissions de gaz à effet de serre doivent diminuer à partir de 2050 au niveau mondial et être nulles (en comptant l’absorption naturelle du carbone par la biosphère) en 2100 (voir sur la figure 1, le scénario RPC 2,6 du GIEC). Or aujourd’hui, aucune date n’est indiquée, l’accord fait seulement mention d’« un pic des émissions mondiales de gaz à effet de serre dès que possible » et d’« un équilibre entre les émissions d’origine anthropique et les absorptions par des puits de carbone au cours de la deuxième moitié du siècle ». Un des enjeux est donc de faire apparaître clairement cette trajectoire dans l’engagement des états en contraignant la révision des INDC en cohérence avec cette temporalité.

Faisabilité : Peu probable

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Figure 1 : Simulations de températures en fonction des scénario d’émissions de gaz à effet de serre. Source GIEC

Enjeu 2 : Une première révision des INDC avant 2025

Ce second enjeu découle du premier. Un des seuls moyens pour rester sur une trajectoire à 2 degrés c’est de revoir rapidement les engagements de toutes les parties via leurs INDC. Or, la date de cette première révision est fixée à 2025 soit seulement 25 ans avant le pic d’émissions nécessaire et donc bien trop tard. Car plus on attend, plus il faudra réduire les émissions de gaz à effet de serre rapidement après le pic (prévu pour l’instant après 2050) pour atteindre zéro émission nette. Vu tout le mal que nous avons déjà à réduire nos émissions actuellement, cette trajectoire (voir figure 2) implique un pari technologique encore plus important car les technologies nécessaires n’ont pas encore été inventées (et ne le seront peut-être pas). Le GIEC est actuellement en train de revoir ses calculs en fonction des INDC soumises à Paris et un nouveau rapport prévu pour 2018 devrait nous en dire plus sur la nature de ces trajectoires. Une révision des engagements en 2020 semble donc être l’objectif idéal et nécessaire à atteindre. Evidemment, chaque état peut aussi s’engager à revoir son INDC avant la date prévue dans le calendrier Onusien. Il peut aussi s’engager à le faire de façon multilatérale avec d’autres états ce qui favoriserait l’acceptation d’un nouveau calendrier universel plus contraignant.

Faisabilité : Peu probable

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Figure 2 : Simulation des émissions de gaz à effet serre resultant des INDC soumises lors de la COP21. Source GIEC

Enjeu 3 : la mise en place d’un prix pour le carbone

Pour beaucoup de spécialistes, la mise en place d’un (ou plusieurs) prix du carbone permettrait d’accélérer la transition en pénalisant les technologies qui reposent massivement sur les énergies fossiles et qui menacent notre existence tout en favorisant l’émergence et la rentabilité des technologies nous permettant d’entrer dans un monde massivement bas carbone.

Dans le monde entier, des expérimentations économiques existent (voir figure 3). La France a confirmé sa contribution énergie climat dans la loi pour la transition énergétique de 2014. De nombreuses études sont en cours pour déterminer quel est le prix du carbone en tant que coût social et environnemental. Pour l’instant, Il n’y a aucun consensus sur la manière d’appliquer ce prix (taxe, marché d’échange …) ou sur l’échelle géographique ou sectorielle sur lesquelles il pourrait s’appliquer. En effet, certains économistes ont déjà expliqué que le coût du carbone devait être indexé sur le coût de la vie dans chaque pays pour ne pas pénaliser les pays en voie de développement.

Faisabilité : Peu probable

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Figure 3: Panorama des prix du carbone, Source CDC Climat Novembre 2015

 

Enjeu 4 : Financer la transition et l’adaptation

Depuis 2009, une promesse a été faite aux pays en voie de développement de mettre à leur disposition 100 milliards de dollars par an d’ici à 2020 pour financer l’adaptation au changement climatique et à la transition énergétique. Le 15 Octobre dernier, l’OCDE[vi] chiffrait à 60 milliards de dollars l’ensemble des financements déjà mobilisés (figure 3). Il reste donc la moitié du chemin à parcourir. A moins que certains pays demandent aussi à augmenter le plafond de 100 milliards (ce qui paraît nécessaire et faisable compte tenu de tout l’argent qui circule dans le monde aujourd’hui!).

Faisabilité : Probable

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 Figure 3 : Ensemble des financement climat mobilisés par type d’acteurs. Source OCDE  Octobre 2016

Enjeu 5 : le développement des filières industrielles des « solutions » et le partage des technologies

Cette COP22 devra être celle de la démonstration des filières industrielles qui constitueront, avec le changement de nos modes de vie, une partie de la solution au changement climatique. Sont attendus à Marrakech des annonces de partenariats technologiques et de transfert de technologies des pays développés aux pays du Sud.

Faisabilité : Probable

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Enjeu 6 : mettre en valeur les initiatives qui existent déjà

Cette COP devrait aussi permettre de mettre toute la lumière sur les initiatives qui participent déjà à la lutte contre le changement climatique. Les dernières COP ont par exemple aboutit à la création de l’alliance solaire internationale, de l’initiative africaine pour les énergies renouvelables, la mission innovation et la coalition pour le prix du carbone. Ces organismes ne font pas encore partie officiellement du processus des négociations mais la ministre de l’environnement marocaine, Hakima El Haite, et Laurence Tubiana vont proposer à Marrakech qu’un dispositif de suivi de ces coalitions soit mis sur pied d’ici à mai 2017, autour de critères précis et d’un registre d’enregistrement auprès de la CCNUCC.

Faisabilité : Très probable

Enjeu 7 : Élargir le champ d’action de l’Accord de Paris

 Une autre piste d’amélioration est à chercher du côté du contenu même de l’accord. Celui-ci pourrait notamment plus intégrer les problématiques des océans (au cœur des enjeux climatiques car un quart de nos émissions est absorbé par l’océan !), de la biodiversité ou de l’impact sur les femmes (qui sont les premières victimes du changement climatique. Rêvons un peu, un accord vraiment ambitieux aurait pu inclure noir sur blanc qu’il faudra laisser 80% des ressources d’énergie fossile dans le sol ! Cependant, il y a peu de chance que le contenu de l’accord change vraiment.

Faisabilité : Très peu probable

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Enjeu 8 : S’accorder sur les conditions d’entrée en vigueur de l’Accord De Paris

 Le dernier enjeu est d’ordre protocolaire. Bien que toutes les parties aient signé l’Accord de Paris et que la majorité d’entre elles l’aient déjà ratifié, les conditions de mise en place de cet accord ne sont pas encore fixées. Il convient donc aux délégations de s’accorder très rapidement sur la date butoir jusqu’à laquelle ces conditions et l’ensemble des enjeux ci-dessus pourront encore être discutés. Cette date doit être antérieure à 2020. On parle de 2018. Les parties devront aussi clarifier d’ici 2020, les mécanismes de transparence liés au suivi et à la transparence des émissions de gaz à effet de serre. Contrairement au protocole de Kyoto, aucun mécamisme de sanction n’est prévu dans l’Accord de Paris. La transparence et la fiabilité des données publiées au sein des INDC sont essentielles pour garantir l’engagement des états et leur responsabilité vis à vis du reste du monde. Enfin, une uniformisation des INDC est nécessaire pour faciliter leur compilation et leur comparaison (périodes d’émissions, méthodologie…etc).

Faisabilité : Très probable

Il est déjà certain que tous ces enjeux ne seront pas résolus dans 2 semaines mais ils constituent les revendications de la société civile qui fera pression sur les délégations jusqu’à la fin de cette COP et les suivantes… L’arrivée des chefs d’états (qui devraient être entre 20 et 30) est prévue pour le 15 Novembre. D’ici là espérons que les négociateurs auront quelque chose de concret à leur proposer.

 ———

[i] CCNUCC : Convention Cadre des Nations Unies sur le Changement Climatique. C’est le document, qui offre le cadre global des négociations sur le climat. Il reconnaît l’existence d’un changement climatique d’origine humaine et donne aux pays industrialisés le primat de la responsabilité pour lutter contre ce phénomène. Cette convention a été adoptée au cours du Sommet de la Terre de Rio de Janeiro, le 9 mai 1992, avant d’entrer en vigueur le 21 mars 1994. Elle a été ratifiée par 196 Etats – auxquels il faut ajouter l’Union européenne (UE) – parties prenantes à la Convention. Depuis la CCNUCC est devenue un organe des nations unies qui coordonne toutes les négociations climatiques.

Voir https://fr.wikipedia.org/wiki/CCNUCC

 [ii] COP :  Conférence Of the Parties, la réunion annuelle des négociations climatiques dans le cadre fixé par la CCNUCC.

Voir: https://fr.wikipedia.org/wiki/Conférence_des_parties

[iii] Protocole de Kyoto : Signé le 11 décembre 1997 lors de la 3e Conférence des parties à la convention (COP3) à Kyoto, au Japon, il est entré en vigueur le 16 février 2005 après avoir été ratifié par 55 parties. En 2009, 184 États avaient ratifié cet accord visant à réduire, entre 2008 et 2012, d’au moins 5 % par rapport au niveau de 1990 les émissions de six gaz à effet de serre : dioxyde de carbone, méthane, protoxyde d’azote et trois substituts des chlorofluorocarbones. Majoritairement, cet accord ne concerne que les pays développés. Les pays en voie de développement (dont le 1er pollueur mondial, la Chine) n’ayant pas d’obligation de baisser leurs émissions de gaz à effet de serre. Les États Unis ont toujours refusé de ratifier ce traité alors qu’ils l’avaient signé en 1997. Le Canada s’en est retiré en 2011. Beaucoup de pays ayant ratifié l’accord n’ont pas respecté leurs engagements (Allemagne, Japon, Portugal, Canada…). L’Accord de Paris signé lors de la COP21 prendra le relais du protocole de Kyoto expirant en 2020.

Voir : https://fr.wikipedia.org/wiki/Protocole_de_Kyoto

[iv] GIEC : (ou IPCC en anglais) Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat qui compile régulièrement l’ensemble des données scientifiques disponibles sur le climat et ses impacts.

Voir: https://fr.wikipedia.org/wiki/GIEC

[v] INDC : (Intended nationally determined contribution) contribution fournie par chaque pays avant la COP et qui décrit les émissions de gaz à effet de serre du pays d’ici 2025-2030.

[vi] OCDE : Organisation de coopération et de développement économiques

Voir: https://fr.wikipedia.org/wiki/OCDE

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