Limites écologiques et équilibre économique : où en sommes-nous ? Où allons-nous ?

Les limites déjà visibles

Aujourd’hui, la majorité des économistes refusent de remettre en question les modèles de développement actuels qu’ils ont largement contribué à bâtir malgré deux constats d’échecs :

  • Dans les pays développés les crises économiques s’enchaînent avec les conséquences sociales et politiques que l’ont connait. Un chômage structurel s’installe. Ces dernières années, le développement économique a même entraîné une augmentation des inégalités (C’est pas moi qui le dit mais l’OCDE et un éléphant).
  • Dans les pays pauvres, l’offre de biens de première nécessité (nourriture, énergie, hygiène, santé, confort) ne parvient pas à satisfaire la demande et les droits sociaux peinent à progresser. Des situations complètement aberrantes persistent encore. Citons par exemple la production alimentaire qui dépasserait largement la demande alors qu’une personne sur neuf souffrirait de la faim dans le monde (Source FAO).

Ainsi, en dehors de toute considération environnementale, on peut se demander si la multitude de programmes et autres traités économiques n’ont pas d’ores et déjà prouvé leurs limites économiques et sociales.

Reconnaissons cependant les progrès réalisés. Dans les pays développés, la révolution industrielle a sorti des continents entiers de la misère et il est indéniable que les droits sociaux ont augmentés jusqu’au XXIe siècle. Alors que l’Europe se faisait la guerre depuis 5000 ans, le capitalisme a aussi apporté la plus longue période de paix observée sur le vieux continent. C’est simple, j’ai la chance de faire partie de la 2e génération successive -une première dans l’histoire- qui n’a pas connu de guerre sur son sol (même si on est toujours très fort pour l’exporter sur le sol des autres).

Dans certains pays en voie de développement, l’extrême pauvreté a diminué passant de 1,9 milliards personne en 1981 à 1,4 milliards en 2015 selon la Banque Mondial. 500 millions de personnes en 35 ans ce n’est pas rien !

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Croissance des revenus par habitant en fonction du revenu par habitant. Plus d’explications sur ce graphique, ici.

Oui mais voilà, il n’est plus à prouver que ce modèle de développement de pourra pas perdurer indéfiniment. D’ailleurs certains connaissent peut-être cette célèbre citation :

« Celui qui croit qu’une croissance exponentielle peut continuer indéfiniment dans un monde fini est soit un fou, soit un économiste. »

— Kenneth E. Boulding,

Ainsi, les progrès stagnent dans les pays riches et n’avancent pas assez vite dans les pays pauvres tout en engendrant les problématiques que j’essaye d’explorer régulièrement dans ces quelques pages de blog.

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Panorama des limites planétaires paru dans la revue scientifique Nature en 2009. Le cercle vert représente les limites naturelles disponibles sur Terre. Les actuels dépassements de ces limites sont représentées en rouge.

Une des meilleures synthèses sur le dépassements des limites physiques de notre planète est parue en 2009 dans la revue scientifique Nature. Pertes de biodiversité, changement climatique acidification des océans… De nombreuses limites physiques sont déjà dépassées. Mais alors, si ces limites physiques existent vraiment, comment se fait-il que notre monde économique continue à tourner ? Nous devrions nous pas déjà voir ces limites ? N’est ce pas la preuve que nous pouvons continuer le « Business As Usual » comme si de rien n’était ?

En réalité, de la même manière qu’une mauvaise gestion économique et financière génère une dette financière, cette mauvaise gestion des limites physiques de la planète a créé une dette écologique considérable qui devra bien être payée un jour. Contrairement à une dette bancaire qui n’est rien de plus qu’une ligne de code sur un tableau, cette dette écologique est réelle et physique : fertilité des sols, réserves d’énergie et de métaux, biodiversité… D’ailleurs, à y regarder de plus près on a déjà commencé à payer cette dette. Il devient de plus en plus difficile d’extraire du pétrole (1 baril investit en 1900 permettait d’en récolter 100 contre 1 pour 3 pour les sables bitumineux du Canada actuellement), le coût induit des catastrophes naturelles augmente chaque année, le coût sanitaire lié à la pollution explose, sans parler des baisses de rendement agricoles liés à la dégradation des sols.

Une dette bancaire n’a d’impact que sur l’endetté concerné et ses créanciers et son effacement reste avant tout un choix politique. Au contraire, une dette comme le changement climatique pèse(ra) sur les épaules de toutes les générations futures quel que soit le pays où elles vivent et ne pourra pas être effacée avant plusieurs centaines d’années.

Heureusement, de plus en plus d’individus, experts ou citoyens commencent à questionner ces modèles de développement. Cela a commencé en 1972 lorsque des chercheurs du MIT publient un rapport sur les dynamiques à long terme de la croissance dans un monde aux ressources physiques (terres, énergie, minéraux…) finies. Appelés rapport du Club de Rome ou Les limites à la croissance, ces travaux furent d’abord moqués et décriés. Aujourd’hui, le monde découvre que les modèles économiques de l’équipe de Denis Meadows (Lire son interview de 2012 dans Le Monde) font mieux que la plupart des modèles économiques : l’histoire leur donne raison.

Dans l’actualité économique récente 2 mécanismes me paraissent intéressants à observer : la contraction du PIB mondial et l’existence de taux d’intérêts négatifs.

Des taux d’intérêts négatif

D’abord que représente un taux d’intérêt ? Le taux d’intérêt fixe la rémunération du capital prêté (exprimée en pourcentage du montant prêté) versé par l’emprunteur au prêteur. (Source wikipédia). Dans la définition économique, le taux d’intérêt est en fait le prix du temps : en consentant un prêt à l’emprunteur, le prêteur renonce à jouir de son argent pendant la durée du prêt. La rémunération des intérêt vient donc compenser cette privation. Le taux d’intérêt rémunère aussi le risque pour le prêteur de ne jamais revoir son argent. Ainsi, plus le remboursement du prêt semble compromis, plus le taux d’intérêt sera important. Jusque ici tout va bien.

Or depuis 2014, une chose étrange est apparue : des taux d’intérêt négatifs. Afin de relancer le crédit à la sortie de la crise financière, les banques centrales ont abaissé leurs taux d’intérêt à destination des banques et ont injecté une forte masse monétaire dans l’économie (ca s’appelle le quantitative easing). Résultat : aujourd’hui près d’un quart du PIB mondial serait soumis à des taux d’intérêts négatifs.

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Cela signifie tout simplement que le prêteur paye pour prêter son argent. Pour un particulier qui souhaite emprunter, cette situation semble tout avoir d’une aubaine. Imaginez si votre banque devait vous payer pour vous prêter de l’argent ! En réalité la situation est plus compliquée que ça. L’explication économique classique des taux d’intérêts négatifs repose sur le fait que posséder de l’argent qui n’est pas investi (on appelle cela thésauriser) a un coût :

  • Le risque de tout perdre en cas de catastrophe (vols, incendie, inondation…);
  • Le coût de l’assurance si on veut se protéger contre ces risques;
  • Le coût de l’inflation : chaque année le montant thésaurisé sous le matelas de mémé perd de sa valeur car le coût de la vie augmente alors que votre magot n’a pas bougé.

Ainsi, des taux d’intérêts négatifs pourraient s’expliquer de cette manière : il vaut mieux payer un petit peu pour pouvoir investir son argent que tout perdre (vols, catastrophes…) ou payer plus (assurance et inflation).

Maintenant, au regard de l’introduction de cet article, il me parait intéressant d’observer ce mécanisme sous un angle différent. Si on considère que les taux d’intérêts représente la rémunération du temps (donc les bénéfices futurs que le prêteur pourra tirer de son argent) alors, des taux d’intérêts négatifs signifieraient que le futur en question ne sera pas si fructueux que l’on pourrait l’espérer. En fait, c’est à se demander si le monde financier ne serait pas en train d’anticiper un possible effondrement économique : autant prêter tout de suite que de tout perdre demain. Rassurant non ?

La contraction structurelle du PIB

Deuxième bizarrerie économique récente, en 2015, le PIB mondial se serait contracté de 5% : 3,7 milliers milliards de dollars qui s’envolent soit l’équivalent du PIB d’un pays comme l’Allemagne. Une  telle baisse n’est pas étonnante en soit. C’est grosso modo ce genre de fluctuations que l’on observe en cas de crise comme en 2008 (voir graphique ci-dessous).

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Ce qui est vraiment étonnant, c’est que cette contraction apparaisse de manière structurelle sans aucune crise ponctuelle. Pour la première fois, la machine économique mondiale tousse et aucun suspect (choc pétrolier, subprimes…) ne sort du bois.

Pour ne pas arranger les choses, cette machine économique semble de plus en plus dépendante de son unique moteur : la Chine. En fait la moitié de la croissance mondiale repose sur ce seul pays et d’importants doutes existent sur la précisions/honnêteté des chiffres économiques chinois.

Un bon signe ? Pour l’environnement certainement, moins de croissance c’est moins d’énergie consommée, moins de gaz à effet de serre, moins de sols artificialisés, moins de déforestation… Pour nous par contre, rien n’est moins sûr. Moins de croissance c’est moins d’emplois, plus de chômage, plus de dettes, tout un système social qui vacille (retraites, sécurité sociale…) et la démagogie politique qui bat son plein (montée des populismes, poussées d’égoïsmes nationalistes et renforcement des frontières…).

La solution : Aligner économie et limites physiques naturelles

La plupart du temps, lorsqu’on commence à remettre en cause la croissance, le démagogue de base crie au retour au Moyen-Age ou pire, à la vie des cavernes. Soyons clairs, c’est justement pour éviter cette situation qu’il nous faut d’urgence repenser nos modèles économiques. Car si nous continuons sur cette voie, il est certain que le futur ne sera pas aussi confortable que notre récent passé. Il n’est pas question ici de remettre en question l’économie ou le commerce qui sont largement souhaitables pour notre développement collectif. Il s’agit de revenir à la définition grecque oubliée de l’économie : oikonomía ou la « gestion de la maison ». Car une large partie de notre confort d’aujourd’hui pourrait être prolongé en minimisant les impacts sur l’environnement. Pour cela il nous faudrait faire la chasse aux gaspillages, sortir des énergies fossiles et développer les énergies renouvelables pour la partie de l’énergie non gaspillée, investir massivement dans l’éducation, bâtir un commerce principalement local, mieux partager les ressources entre les individus, mettre fin à la spéculation financière, inverser la déforestation, ralentir l’urbanisation et instaurer une politique du temps long (entres autres).

Il nous faut d’urgence ralentir la machine économique et sortir de cette société de consommation de biens jetables au détriment du capital naturel. Pour cela, il nous faudra (ré)apprendre à vivre ensemble et mieux partager nos ressources en faisant fi des opinions politiques, des classes sociales, des frontières , des religions ou des couleurs de peau.  Il nous faudra (ré)apprendre à réutiliser / réparer / recycler tous nos objets du quotidien et donc sortir d’une logique économique où l’obsolescence programmée est la norme. Il va aussi falloir que nous (ré)apprenions à profiter de l’instant présent, à prendre du recul sur l’immédiateté du quotidien et à sortir d’une quête où le bonheur ne peut être que matériel. En somme, il nous faudra (ré)apprendre à penser chacunes de nos vies individuelles comme un fabuleux destin collectif où l’échec et le malheur d’un individu -où qu’il soit sur Terre- est tout autant inacceptable que l’effondrement massif d’une société tout entière.

C’est seulement à partir de cet instant que nous serons capables de reconnecter notre économie avec les limites physiques du monde.

On commence quand ?

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2 réflexions sur “Limites écologiques et équilibre économique : où en sommes-nous ? Où allons-nous ?

  1. “Pour cela il nous faudrait faire la chasse aux gaspillages, sortir des énergies fossiles et développer les énergies renouvelables pour la partie de l’énergie non gaspillée, investir massivement dans l’éducation, bâtir un commerce principalement local, mieux partager les ressources entre les individus, mettre fin à la spéculation financière, inverser la déforestation, ralentir l’urbanisation et instaurer une politique du temps long (entres autres).”
    Déjà félicitations pour avoir été capable d’être aussi clair et synthétique dans la présentation d’un angle de vue sur quelques rouages et conséquences du fonctionnement complexe de notre société à l’échelle macro. Et il est clair qu’il faut avant tout cerner le(s) problème(s) avant de trouver la (les) solution(s). Mais ensuite il faut vite mettre son énergie sur ces solutions justement pour ne pas débattre indéfiniment sur les problèmes.
    Ce qui est très intéressant dans cette liste non exhaustive mais probablement représentative des principaux changements à atteindre est de voir à quel point notre “confort” n’est que peu/raisonnablement mis en balance dans ces enjeux pour l’instant. Par contre, il en est tout autrement de l’engagement citoyen de chaque personne et de son état d’esprit. J’entends par là que si un niveau de confort très satisfaisant peut être maintenu, le “business as usual” et le système de pensées individualistes du citoyen (ou en tout cas l’absence de considérations globales ou “collectives” comme tu le dis si bien) profondément ancré dans nos têtes, ne peut rester en l’état actuel. Cela ne peut pas non plus juste lentement mouvoir, c’est un changement radical qui est nécessaire alors meme que ces considérations figurent (à mon avis) bien loin des priorités sociales, économiques et sécuritaires actuels des citoyens français. Voilà pourquoi selon moi, dans le débat des solutions doit figurer la question de comment favoriser cette “révolte” citoyenne face au “business as usual”, face à l’individualisme de nos choix de mode de vie, face au sentiment d’impuissance des gens, …, tout cela dans un contexte de société de consommation renforcé à grand coup de lobbying et publicités sans oublier la puissance des médias et l’impuissance de la gente politique?
    Une des réponses serait l’éducation. Mais de quelle éducation parle-t-on? Celle d’une école qui formate les esprits pour qu’on rentre bien dans le moule du système capitaliste actuel? Celle d’un pays où plus de 70% d’une génération ont l’équivalent du bac (et vont quand meme à l’école jusqu’à 18 ans) sans qu’on voit le moindre signe d’un déclin de “l’abrutissement des masses”?…
    Bref, on a du pain sur la planche!!
    PS: +1000 pour ta remarque sur le fait que nous soyons la deuxième génération successive de français à ne pas connaitre de guerre sur notre territoire. C’est bien d’en prendre conscience.

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  2. bravo pour l’article !
    toutefois attention, le lien entre croissance et chomage n’est pas du tout évidement (c’est même considéré par certains comme une croyance…). La croissance ne génère pas automatique de l’emploi, il faut regarder à qui profite la croissance, comme cette croissance est (ou non) redistribuée ou captée par des rentes par exemple… on a vu l’augmentation des inégalités des dernières années montrant une captation plus grande de la valeur créée par le ‘haut’ de la pyramide… et donc le bas n’en profite pas/peu
    “un mythe de plus qui s’effondre” me diras-tu 😉

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